NICOLAS MESLYReporter · Photographe · Agronome

GRAND REPORTAGE · 2015

Dossier : maltraitance animale

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Dossier : maltraitance animale
© Nicolas Mesly · publication originale
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Le reportage, en version intégrale

Jeff Kooyman, propriétaire de la ferme Chillowack Cattle Sales qui compte 3000 vaches en lactation et 70 employés. Elle produit entre 3 et 5 % du lait de la Colombie-Britannique. PHOTOS : LOUIS JACOB TEXTE DE NICOLAS MESLY JEFF KOOYMAN EST ENCORE REMUÉ PAR UNE VIDÉO TOURNÉE EN CAMÉRA CACHÉE DANS SA FERME, CHILLOWACK CATTLE SALES (CCS), PAR LE GROUPE DE DÉFENSE DES ANIMAUX MERCY FOR ANIMALS. UNE CRISE QUI A FAIT MAL À L’INDUSTRIE LAITIÈRE CANADIENNE.

QUE FERA QUÉBEC APRÈS LA VASTE CONSULTATION PUBLIQUE SUR SON PROJET DE LOI VISANT L’AMÉLIORATION DE LA SITUATION JURIDIQUE DE L’ANIMAL ? Diffusée sur le réseau CTV en juin 2014, la vidéo tournée à la ferme de Jeff Kooyman montre des employés qui traitent les vaches de « sales putes », tapent sur les bêtes à coups de pied ou de bâton, en pendent une à l’aide d’une chaîne attachée à la pelle d’un tracteur. La vidéo est devenue virale sur les réseaux sociaux. Une ava - lanche de lettres, d’appels téléphoniques, de courriels injurieux et même de menaces de mort a déferlé dans les bureaux de CCS.

PHOTO : NICOLAS MESLY MALTRAITANCE ANIMALE : JEFF KOOYMAN APPELLE À L’UNITÉ DE L’INDUSTRIE LAITIÈRE CANADIENNE Petite localité agricole lovée dans la vallée fertile du Fraser, Chillowack, qui se vantait d’avoir sur son territoire la plus grande ferme laitière de la ColombieBritannique – CCS –, est devenue « la ville tueuse de vaches ». En un clin d’œil, près de 100 000 consommateurs ont signé une pétition de Mercy for Animals (MFA) contre la maltraitance des vaches et invité les consommateurs à boycotter les produits de Saputo, principal transformateur du lait 43 COOPERATEUR.COOP – OCTO BRE 2015 AFFAIRES AGRICOLES | Jeff Kooyman veut donner sa ver sion des faits, après avoir été broyé par la machine médiatique. 44 COOPERATEUR.COOP – OCTO BRE 2015 de cette ferme.

Pourtant, Jeff Kooyman, rencontré dans les bureaux de CCS, continue d’affirmer que « ses vaches sont parmi les mieux traitées au pays ». UN ŒIL AU BEURRE NOIR Jeff Kooyman est la figure médiatique d’une crise qui a donné un œil au beurre noir à une industrie laitière représentant 19 milliards $ du PIB du pays, crise qui transformera les pratiques des quelque 12 000 éleveurs canadiens, dont près de la moitié vivent au Québec. Ce producteur gère la ferme familiale avec ses sept frères. « Le clan Kooyman » a transformé la petite entreprise paternelle de 60 vaches à ses débuts, dans les années 1960, en une mégaferme de 3000 vaches en lactation.

CCS compte 70 employés et produit entre 3 et 5 % du lait de la province. Les huit employés de l’équipe de nuit filmés ont tous été renvoyés. Sans vouloir excuser leur comportement, le producteur les décrit comme « de bons petits gars du village qui ont fait une erreur de jeunesse ». Ils font pourtant l’objet d’accusations criminelles.

Jeff Kooyman accepte de nous accor - der une entrevue, en compagnie de Diana Barchard, directrice financière de l’entreprise – malgré les conseils contraires de son avocat. Il veut en effet donner sa version des faits, après avoir été broyé par la machine médiatique. Dans les jours qui suivent la sortie de la vidéo, des brigades d’experts et de vétérinaires indépendants débarquent chez CCS, pour vérifier l’état des lieux. L’Office de mise en marché du lait de Colombie-Britannique (BCMMB) refuse d’abord le lait de la ferme « damnée ».

Plus de 35 000 litres de lait sont jetés aux égouts, déplore le producteur. Saputo, sous la pression de la pétition de MFA, annonce aussi qu’elle ne transformera pas le lait de son plus gros fournisseur. « Après nous être assuré que le lait produit chez CCS l’était conformément au Code de pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers, nous avons dû rediriger le lait refusé par Saputo », explique Vicki Crites, responsable des communications et des relations publiques à BCMMB. Le lait de la mégaferme a été acheminé à un biodigesteur situé dans l’État de Washington, pour un coût de 200 000 $, absorbé par tous les producteurs.

PLUS DE POUVOIR AU BCMMB Depuis septembre 2014 – trois mois après la sortie de la vidéo –, le Code de pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers , publié en 2009 par le Conseil national pour les soins aux animaux d’élevage, est devenu obligatoire en Colombie-Britannique (il était volontaire auparavant). Et c’est le BCMMB, mandaté par le gouvernement de la province, qui s’assure que tout est fait dans les règles de l’art chez les 500 producteurs de la province. À ce jour, l’organisation a recruté six inspecteurs pour accomplir cette tâche.

Et cinq visites-surprises ont été effectuées chez CCS, sans qu’on décèle aucun écart de conduite. Vicki Crites indique que le Code de pratiques vise le bien-être des bêtes, mais « ne touche pas à la cruauté envers les animaux. Par contre, si nos inspecteurs trouvent des vaches en condition de détresse, parce que mal nourries ou sans eau, nous pouvons immédiatement suspendre la collecte du lait et même révoquer la licence du producteur. » De plus, une entente a été conclue avec les transformateurs : ces derniers ne pourront plus refuser le lait des producteurs qui respectent le Code, comme ce fut le cas de Saputo.

LES LEÇONS TIRÉES PAR LE CLAN KOOYMAN Depuis le scandale, CCS a nommé un directeur des ressources humaines. Les employés reçoivent tous une formation de trois jours et travaillent dorénavant sous l’œil d’un superviseur. Des caméras de surveillance ont aussi été installées dans les bâtiments. « On peut surveiller ce qui s’y passe 24 heures sur 24 à partir de nos téléphones cellulaires », précise Jeff Kooyman. 45 COOPERATEUR.COOP – OCTO BRE 2015 La pratique consistant à soulever à l’aide d’un tracteur une vache coincée dans le carrousel est dorénavant interdite.

Il faut maintenant sept hommes munis de sangles pour déplacer une bête de plus de 600 kg. Pourtant, d’après l’éleveur, l’ancienne méthode, entérinée par son propre vétérinaire, est courante et ne faisait pas mal à l’animal. Selon lui, les reproches concernant ses pratiques d’élevage faits par les vétérinaires indépendants dans la foulée du scandale se résument au fait que la densité d’animaux était légèrement élevée. MALGRÉ LE CODE, IL FAUDRA MONTRER PATTE BLANCHE Si le Code de pratiques traite de l’écornage sans douleur des veaux ou encore de la coupe des queues des vaches, « les éleveurs canadiens devront faire beaucoup plus pour éliminer les problèmes de boiterie de leurs vaches.

C’est leur plus grand enjeu ! » avertit la Dre Anne-Marie de Passillé, professeure de bien-être animal à l’Université de la Colombie-Britannique. Révoltée par la vidéo tournée chez CCS, l’experte, en poste à Agassiz, village situé à peine à 70 km de Chillowack, dit cependant n’avoir jamais visité cette entreprise. Par contre, son constat sur les problèmes de boiterie provient d’une étude pancanadienne réalisée chez 110 éleveurs du pays1. Le Code de pratiques des Producteurs laitiers du Canada recommande un taux idéal de boiterie de moins de 10 %.

Toutefois, moins du quart des étables à stabulation libre visitées par son équipe atteignaient cet objectif. Jeff Kooyman admet que le problème de boiterie existe, mais pas dans son élevage, ce que contredisent les images de la vidéo. C’est un employé ayant travaillé un mois chez CCS, en mai 2014, qui a tourné la vidéo dans cette entreprise. Il était en réalité « un enquêteur » travaillant pour MFA.

Le siège de cette organisation vouée à la défense des animaux se trouve à Hollywood, en Californie, et son site Internet promeut l’alimentation végéta rienne et végétalienne. « Chillowack est notre huitième enquête au Canada », dit Krista Osborne, directrice canadienne de l’organisation depuis janvier 2015. Le clan Kooyman envisage-t-il des poursuites à l’encontre de son employéespion pour atteinte à la réputation de l’entreprise ? « Ça se fait dans certains États américains, où il est possible de poursuivre un employé qui se fait embaucher sous un faux motif.

Mais tout ce que cette famille désire, c’est tourner la page », explique Diana Barchard. Jeff Kooyman se dit profondément heurté par les réactions initiales du BCMMB, puis de Saputo, « qui a plié sous le lobby de MFA ». En juin 2015, le premier transformateur canadien a annoncé qu’il mettait en œuvre son propre code de bien-être animal dans les quatre pays où il possède des usines. Jeff Kooyman croit que l’industrie laitière canadienne aurait plus à gagner en présentant un front uni face à l’enjeu de maltraitance animale.

« Ce qui nous est arrivé peut arriver à n’importe quel autre éleveur », ajoute-t-il. « Le Québec a déjà eu son Chillowack », affirme M e Sophie Gaillard, lorsque le groupe Mercy for Animals a publié une vidéo sur la maltraitance des veaux de lait tournée dans un élevage de l’entreprise Delimax, en avril 2014. Avocate pour 1 How are Canadian farms doing in terms of cow comfort and lameness? Dairy Cluster Project on cow comfort and longevity, Anne-Marie de Passillé, Ph.

D., Laboratoire d’éthologie, Agriculture et Agroalimentaire Canada, 2012 PROJET DE LOI 54, LA COOP FÉDÉRÉE ET OLYMEL SE PRONONCENT Le mardi 15 septembre, La Coop fédérée et sa société en commandite, Olymel, ont déposé chacune un mémoire à l’Assemblée nationale dans le cadre des consultations parlementaires sur le projet de loi 54. Ce projet de loi vise à accorder aux animaux le statut juridique d’êtres doués de sensibilité et dotés d’impératifs biologiques. Plusieurs des dispositions concernent les activités de l’entreprise, sur le plan de l’élevage, du transport et de l’abattage.

La Coop fédérée et Olymel accueillent favorablement ce projet de loi, car elles estiment que le bien-être est aussi synonyme de productivité et de rentabilité. Elles ont toutefois formulé quelques recommandations, essentiellement dans l’optique d’avoir une réglementation qui ne compromet pas la compétitivité de l’industrie. On peut consulter le mémoire de La Coop fédérée sur le site : cooperateur.coop - Section Affaires économiques MALTRAITANCE DES VACHES : QUE FERA LE QUÉBEC ? Depuis le scandale, CCS a nommé un directeur des ressources humaines et des des caméras de surveillance ont été installées dans les bâtiments. 46 COOPERATEUR.COOP – OCTO BRE 2015 PHOTO : ÉTIENNE GOSSELIN PHOTO : INGIMAGE la défense des animaux à la SPCA de Montréal, Me Gaillard représente le groupe Animal Legal Defense Fund, qui a classé le Québec, trois années de suite, parmi les bons derniers au Canada en matière de lois visant la protection des animaux.

C’est pour endiguer cette mauvaise réputation que le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, Pierre Paradis, a lancé cet automne une vaste consul tation publique sur son projet de loi 54. Ce projet vise à ne plus consi dérer les animaux comme des « biens meubles », mais comme « des êtres doués de sensi bi lité ayant des impé ratifs bio logiques ». Reste à voir si le ministre Paradis rendra obligatoire illico le Code de pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers, par l’entremise de l’agence provinciale de mise en marché du lait, soit les Producteurs de lait du Québec, comme c’est maintenant le cas en Colombie-Britannique.

De leur côté, lors de leur assemblée annuelle tenue à Vancouver en juillet dernier, les délégués des Producteurs laitiers du Canada (PLC) ont voté à l’unanimité l’adoption du programme ProAction, qui inclut un volet bien-être des vaches. Volontaire sur une période de deux ans, le programme ProAction deviendra obligatoire seulement en 2017. « On vise à ce que le volet bien-être animal soit adopté par les producteurs, comme le fut le volet lait de qualité du programme ProAction », explique Pierre Lampron, membre du conseil d’administration des PLC et responsable du dossier bien-être animal.

Lancé il y a huit ans, le volet lait de qualité est adopté par 97 % des producteurs du pays. Il reste aujourd’hui une centaine de producteurs récalcitrants sur les quelque 6000 fermes du Québec, selon Pierre Lampron. Ces derniers se voient infliger des amendes oscillant entre 2 et 8 $ l’hectolitre. QUI FERA LES INSPECTIONS DE BIEN-ÊTRE ANIMAL ET À QUEL COÛT ?

À l’heure actuelle, on ne sait pas qui sera agréé pour faire les inspections visant à s’assurer que les bonnes pratiques pour le soin des bovins laitiers sont respectées. Ce mandat pourrait être confié par les Producteurs laitiers du Québec au secteur privé (vétérinaires, personnel de Valacta, classificateurs de Holstein Canada…). « On préférerait que ces inspections soient réalisées par les inspecteurs du MAPAQ », tranche Me Sophie Gaillard. Quoi qu’il en soit, pour que le sys - tème d’inspection du bien-être animal ne revienne pas trop cher aux producteurs, il faudra « qu’il soit crédible », dit Pierre Lampron.

À l’heure actuelle, il existe des zones grises entre le bien-être animal et la maltraitance. « Si le code est obligatoire et qu’on se retrouve avec un éleveur dont 80 % des vaches boitent, qu’est-ce qu’on fait ? » demande-t-il. Par ailleurs, Pierre Lampron applaudit le programme de bien-être animal adopté par le plus gros transformateur laitier au pays, Saputo, et calqué sur le Code de pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers. « Ça va mettre de la pression sur les éleveurs, car Saputo doit rendre des comptes directement aux consommateurs », dit-il.

Selon Me Sophie Gaillard, une des conditions intrinsèques du bien-être animal est qu’une bête doit pouvoir exprimer ses comportements naturels. Le bonheur des vaches est-il dans les prés ? Dans les étables attachées ? Dans les étables à stabulation libre ?

Les travaux de la commission parlementaire du ministre Paradis répondront peut-être à la question. Le Code de pratiques des Producteurs laitiers du Canada recommande un taux idéal de boiterie de moins de 10 %. Toutefois, lors de son étude pancanadienne, moins du quart des étables à stabulation libre visitées par la Dre Anne-Marie de Passillé et son équipe atteignaient cet objectif.

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