
Le reportage, en version intégrale
4949 COOPERATEUR.COOP – MARS 2018 Leur secret repose sur la technolo - gie, le savoir et l’efficacité. Toutefois, les Pays-Bas sont aussi le berceau du scandale des œufs contaminés au fipronil (voir encadré p. 53). Et les dernières élections ont propulsé au Parlement le Parti pour les animaux (une première au monde), ce qui va encore accentuer la pression en faveur du bien-être animal. DES VÊTEMENTS DE HAUTE COUTURE FABRIQUÉS AVEC DE LA BOUSE DE VACHE !
En faisant défiler ses mannequins avec ses vêtements de haute couture fabri - qués avec de la bouse de vache, l'artiste néerlandaise Jalila Essaïdi tente de réconcilier les 16 millions de Néerlandais avec leurs agriculteurs. 2 Quelque 80 % du lait produit par les 3,9 millions de vaches des Pays-Bas est exporté. Mais le sentiment selon lequel COMMENT LES PAYS-BAS, DONT LA SUPERFICIE EST 40 FOIS PLUS PETITE QUE CELLE DU QUÉBEC, PEUVENT-ILS ÊTRE LE DEUXIÈME EXPORTATEUR AGROALIMENTAIRE AU MONDE, APRÈS LES ÉTATS-UNIS ? TEXTE ET PHOTOS DE NICOLAS MESLY « les enfants chinois boivent du lait de haute qualité pendant que nous, on baigne dans la merde et les zoonoses » est partagé par la moitié de la population, explique le Dr Martin Scholten, directeur du Département des sciences animales de l’Université de Wageningen.
Les Pays-Bas abritent une population d’humains et d’animaux (vaches, cochons, volailles) parmi les plus denses de la planète. Selon le Dr Scholten, les éleveurs néerlandais utilisent la même recette que leurs collègues du secteur horticole, reconnue mondialement pour son avant-garde. Il s’agit d’une « agriculture intensive intel - ligente », basée sur un très haut degré de technologie, de savoir et d’efficacité. Les déjections animales demeurent un sacré défi.
« La fiente de volaille est la plus facile à traiter », dit Ferry Leenstra, membre de l’équipe multidisciplinaire du Les Néerlandais n'exportent pas juste des tulipes ! Mais des produits laitiers, du porc. de la volaille... Pour une valeur de 137 milliard $ CA1. Plus de 17 fois les exportations du Québec ! 1 Données de 2016 2 jalilaessaidi.com/cowmanure 5050 COOPERATEUR.COOP – MARS 2018 | AFFAIRES AGRICOLES PHOTO USINE DE BIOGAZ : NIJHUIS GENIUS ET GZV Dr Scholten et spécialiste des questions environnementales.
Quelque 30 % des fientes de volaille sont épandus dans les champs, 35 % sont exportés sous forme d’engrais et 35 % servent à fabriquer de l’électricité. La coopérative BMC 3, seule entreprise européenne du genre, produit de « l’électricité verte » et écoule annuel - lement quelque 60 000 tonnes métriques d’engrais. Quant au lisier de porcs, il en coûte en moyenne 50 000 euros (75 000 $ CA) par producteur pour s’en débarrasser – ce lisier traité est largement exporté en Allemagne. Les Pays-Bas possèdent assez de terres pour épandre le fumier de vaches, mais le Parlement européen vient de leur ordonner de sabrer le troupeau national de 10 % pour respecter un quota de phosphore produit et protéger l’environnement.
Erwin Wunnekirk, membre du comité de supervision de Friesland Campina, sixième transformateur laitier au monde, admet « qu’il n’y a plus beaucoup d’espace pour la croissance aux Pays-Bas ». La coopérative se tourne vers les éleveurs de Belgique et d’Allemagne pour assurer un taux de 5 % de croissance dans certains produits laitiers et réaliser un chiffre d’affaires de 15 milliards d’euros d’ici 2020. Fleuron agroalimentaire des PaysBas, Friesland Campina investit dans la recherche-développement pour réduire son empreinte carbone et l’émission de GES.
La coopérative dispose, à l’Université de Wageningen, d’un centre de recherche ciblant entre autres la génétique et l’ali - mentation animale. Côté transformation, la toute dernière usine de fabrication de poudre de lait infantile – justement destinée aux enfants chinois – est ali - mentée « en énergie verte » par un biodi - gesteur ultramoderne inauguré en 2017. Le même biodigesteur produira, dès l’automne 2018, des engrais minéraux (azote, phosphore et potassium) à partir du lisier provenant des fermes environ - nantes.
On espère exporter aux quatre coins de la planète la technologie mise au point sur le site. « C’est ce que j’appelle une économie circulaire ! » lance Martin Scholten. Cette usine de traitement de lisier et de déchets construite près de la ferme des Wunnekirk va couvrir le quart des besoins énergétiques d’une nouvelle usine de fabrication de poudre de lait infantile, majoritairement destinée aux enfants chinois. 2. Selon Erwin Wunnekirk, il n’y a plus beaucoup d’espace pour la croissance de la production laitière aux Pays-Bas.
Son fils Rick, 19 ans, étudie en sciences animales et se prépare à prendre la relève de la ferme d’une centaine de vaches en lactation. 3 www.bmcmoerdijk.nl/en/home.htm 1 2 5151 COOPERATEUR.COOP – MARS 2018 AFFAIRES AGRICOLES | PHOTO USINE DE BIOGAZ : NIJHUIS GENIUS ET GZV lisier serve à fabriquer des vêtements de haute couture ou de l’énergie, il dit qu’on peut compter sur l’ADN entrepreneurial des Néerlandais pour ce qui est de faire de l’argent dans toutes les sphères du circuit agroalimentaire. D’OÙ VIENT LA TERRIBLE EFFICACITÉ DES ÉLEVEURS NÉERLANDAIS ?
Les éleveurs néerlandais sont cinq fois plus efficaces que la moyenne des pro - ducteurs européens, et « ce n’est pas parce que nous sommes payés cinq fois plus cher pour notre viande, notre lait ou nos œufs », explique le Dr Martin Scholten. Cette efficacité repose sur trois piliers, selon lui : 1. L’accès des producteurs à une génétique animale de premier ordre. Le pays abrite des entreprises comme Hendrix Genetics (porcs, volaille et autres) et CRV (vaches).
« Nous sommes évidemment très fiers de la Holstein-Friesian », dit le Dr Scholten. Il estime que les sociétés néerlandaises détiennent entre 20 et 25 % du marché mondial de la génétique animale. 2. L’expertise sans pareil des sociétés néerlandaises dans la fabrication d’aliments et de suppléments pour animaux. Cette industrie bénéficie du port de Rotterdam, qui donne accès au maïs et au soya, en provenance surtout du Brésil. 3.
La santé et le bien-être animal. C’est la pierre angulaire de la stratégie de production animale néerlandaise. Tout passe par la santé digestive dès les premiers jours de la vie d’un poussin, d’un porcelet ou d’un veau. Une bête dotée d’une flore intestinale en bonne santé convertit mieux sa nourriture – spécialement les ruminants.
« Nous obtenons un taux de conversion alimentaire de 25 à 30 % supérieur à ce qui se fait ailleurs », dit le Dr Scholten. Et un animal avec une bonne flore microbienne résiste mieux aux maladies. L’ADIEU AUX ANTIBIOTIQUES « Il y a à peine cinq ans, nous étions le premier utilisateur d’antibiotiques de l’Europe. Aujourd’hui, nous sommes bons derniers, parce que nous avons remplacé les antibiotiques par la santé et le bien-être animal », dit le Dr Martin Scholten, dont l’équipe a contribué aux recherches et aux solutions pour arriver à ce résultat.
C’est une crise de santé publique – une des pires épidémies de fièvre aphteuse, qui a fait officiellement 26 morts et plus de 4000 malades de 2007 à 2011 – qui a été l’étincelle du changement. « Le public s’est rendu compte que la production inten - sive d’animaux produisait des bactéries résistantes aux antibiotiques des bêtes à l'homme, indique le Dr Bas Kemp, spécialiste du comportement et du bien-être animal. Les gens malades mourraient dans les hôpitaux malgré les traitements. » La pression sociale a été d’autant plus forte que les éleveurs ont été indemnisés pour leurs animaux abattus pendant la crise, tandis que les proches des victimes, eux, n’ont pas été dédommagés, précise l’économiste Krijn J.
De 2007 à 2016, l’utilisation de médi - caments vétérinaires antimicrobiens a été réduite de 69 %, passant de 565 à 176 tonnes par an (voir graphique p. 53). Et les éleveurs néerlandais utilisent le strict Le Dr Martin Sholten, directeur du Département des sciences animales de l’Université de Wageningen. Cette université agricole de 10 000 étudiants est reconnue mondialement pour ses travaux et sert de vivier aux entreprises agroalimentaires des Pays-Bas, parmi les plus performantes de la planète. 5252 COOPERATEUR.COOP – MARS 2018 minimum d’antibiotiques critiques pour la santé humaine.
La pierre angulaire de la production animale néerlandaise est aujourd’hui la santé digestive, particu - lièrement dès les premiers jours de la vie d’un poussin, d’un porcelet ou d’un veau. Pour satisfaire le bien-être animal, les producteurs peuvent faire de petits changements dans leurs installations, sans investir d’énormes sommes – et ils gagnent aussi côté santé, selon le D r Bas Kemp. Par exemple, ce dernier a réalisé une expérience chez un éleveur de porcs : les porcelets pouvaient dénicher de la nourriture en compagnie de leur mère.
Cet apprentissage auprès de la truie don - nait des animaux beaucoup plus résilients durant le sevrage et la phase postsevrage, dit-il; ils souffraient moins de diarrhée, étaient moins enclins à mordre et moins stressés tout au long de leur vie. « C’est le principe selon lequel maman sait mieux que quiconque ce qui est le mieux pour nous », souligne-t-il. L’élection, en mars dernier, de quatre députés du Parti pour les animaux risquet-elle de mettre encore plus de poids sur les épaules des éleveurs ? « Nous avons besoin d’un contrat social pour produire.
Le Parti pour les animaux n’est pas une menace. Il faut faire avec, trouver des solutions et tracer la ligne entre ce qui est réaliste ou non », conclut le Dr Bas Kemp. L’INDUSTRIE PORCINE, PLUS DANGEREUSE QUE LE NUCLÉAIRE ? « Aux Pays-Bas, il est plus difficile de construire une porcherie qu’une usine | AFFAIRES AGRICOLES nucléaire ! » raconte, mi-sérieux, mimoqueur, Tonny Nooyen, propriétaire avec ses cinq frères de la société Nooyen, qui fabrique des planchers pour porche - ries.
L’entreprise vend ses produits dans 49 pays, dont le Canada. Mais c’est dans un petit village situé près de la ville d’Eindhoven qu’elle est née, avec l’industrie porcine néerlandaise, l’une des plus performantes de la planète. La région d’Eindhoven, située près de la frontière belge, est l’une des plus pauvres des Pays-Bas. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les autorités encouragent les familles désœuvrées à s’y établir et à se lancer dans la production de porcs, car elles y voient un fort potentiel économique.
Les Nooyen répondent à l’appel. Le hic, c’est que le développement fulgurant de cette production se réalise sur un sol sablon - neux. Aussi s’accumulent au fil du temps des problèmes de contamination des eaux souterraines, de bruit, d’odeur et de cohabitation. Le gouvernement légifère en matière de « droit du cochon » en 1997 et plafonne depuis la production annuelle à environ 27 millions de porcs par année.
C’est trois fois plus que la production du Québec ! À moins de 10 minutes de route de la maison familiale des Nooyen, nous arri - vons chez un jeune couple de producteurs, Karen et Ruud Backus. Fin trentaine, ils viennent de tripler leur élevage, passé de 425 à 1400 truies, après avoir obtenu le feu vert des autorités. Pour construire leurs deux nouvelles porcheries ultramodernes, ils ont contracté un emprunt de 2,5 mil - lions d’euros (3,75 millions $ CA).
Pourquoi tripler l’élevage ? « On s’est fait traiter de fous ! Mais on n’a pas d’autre choix que de grossir, la demande est là ! » répond Karen. Dans son entreprise en pleine phase d’expansion, Karen dit sevrer 32,3 porcelets par truie par an, alors que la moyenne nationale est de 28.
L’éleveuse privilégie aussi l’utilisation de vaccins administrés aux truies, « pour transmettre l’immunité », plutôt que d’antibiotiques. Les Pays-Bas ont d’ailleurs diminué de façon draconienne le recours à ces produits en misant sur l’hygiène et le bien-être animal1. Karen prévoit que 80 % des 48 000 porcelets produits dans les deux nouvelles porcheries seront acheminés en Allemagne. Les Pays-Bas, comme le Danemark, servent de 1.
Cet employé du fabricant néerlandais Nooyen recouvre un plancher de porcherie d’un enduit résistant en PVC, dont la formule est brevetée et qui permet un nettoyage efficace pour éliminer les pathogènes. L’usine Nooyen est toujours en activité aux Pays-Bas, à la frontière de la Belgique. Les Nooyen ont vendu leur dernière porcherie néerlandaise en 2004 pour en établir en Espagne, où elles servent à tester leurs produits. 2. Gerard Driessen, président de la section Pays-Bas des Éleveurs de porcs européens, a investi 1,5 million d’euros (2,25 millions $ CA) dans un biodigesteur, installé sur l’un de ses cinq sites de production. 3.
Le couple formé de Karen et Ruud Backus vient d’investir 2,5 millions d’euros (3,75 millions $ CA) dans deux nouvelles porcheries, afin de tripler sa production. 2 1 1 Voir le texte L’adieu aux antibiotiques p. 51 5353 COOPERATEUR.COOP – MARS 2018 pouponnière à la première puissance porcine européenne qu’est l’Allemagne. La ferme des Backus dispose de 40 ha, dont 30 sont loués. Pas assez de superficies pour épandre tout le lisier produit. Les producteurs de porcs néerlandais paient en moyenne 50 000 euros (75 000 $ CA) par année pour se débarrasser de leur lisier2.
Le couple estime toutefois que son entreprise pourra dorénavant filer à une vitesse de croisière jusqu’en 2030. Pour ces deux producteurs, issus du milieu agricole, il est encore trop tôt pour parler de relève, leurs trois jeunes enfants n’étant âgés que de quatre à sept ans. Mais la relève et la pression sociale sont deux sujets qui préoccupent Gerard Driessen, président de la section PaysBas des Éleveurs de porcs européens. « Je crains pour l’avenir de la ferme familiale et j’ai peur que nous nous dirigions vers le modèle d’entreprise à l’américaine », dit-il.
Le pays compte aujourd’hui 4000 producteurs et, selon lui, 10 % d’entre eux pro - duisent 80 % des bêtes. Quant au secteur de l’abattage, il est dominé par un seul acteur, Vion, une ancienne coopérative. Gerard Driessen possède cinq sites de production et produit quelque 110 000 porcs par an. Le site où nous le rencontrons a la taille d’un mouchoir – moins de deux hectares.
Un biodigesteur d’une capacité de 600 kWh traite 40 000 tonnes métriques de matière organique; la moitié est constituée du lisier produit à la ferme, et l’autre moitié de déchets de restaurants et de supermarchés. Un investissement qui a coûté 1,5 million d’euros (2,25 millions $ CA). Driessen le rentabilise en vendant l’énergie nécessaire pour allumer les feux de circulation de son village, entre autres. Avant de longer un mur de la porcherie où, à travers des baies vitrées, on peut apercevoir les porcs à l’engrais, il y a plusieurs panneaux éducatifs et promotionnels, dont un est destiné aux enfants.
Si la pression sociétale a certes changé les pratiques des éleveurs, que ce soit en matière d’utilisation des antibiotiques ou de castration (interdite depuis 2015), « les gens les plus critiques sont les bienvenus à la ferme, dit Gerard Driessen. À l’époque des « fausses nouvelles », les jeunes étudiants néerlandais découvrent ici d’où vient leur côtelette et que le lisier n’est pas un déchet radioactif. LE SCANDALE DU FIPRONIL, UN DUR COUP POUR L’INDUSTRIE AVICOLE NÉERLANDAISE Le scandale éclate aux Pays-Bas en juillet 2017, lorsque les autorités annoncent avoir détecté du fipronil dans des centaines de milliers d’œufs.
Il est interdit d’utiliser cet insecticide contre les poux et les tiques sur les animaux destinés à la consommation. Une enquête est toujours en cours sur le « produit miracle » qui a été employé pour tuer le pou rouge, cauchemar de tout éleveur de volailles, dans 200 poulaillers. Deux des propriétaires de l’entreprise néerlandaise impliquée dans la fraude sont aujourd’hui en prison. Les œufs contaminés ont été retrouvés dans 15 pays de l’Union européenne, en Suisse et à Hongkong.
« Le scandale a coûté 33 millions d’euros [49,5 millions $ CA] aux éleveurs néerlandais, sans compter le coût lié au retrait des œufs dans les grandes chaînes de supermarchés de toute l’Europe », a calculé Krijn Poppe, économiste principal à l’Université de Wageningen. Selon cet expert, outre les pertes économiques subies, c’est l’image de l’industrie qui a été ternie. 2 Entrevue avec Krijn J. Poppe, économiste principal, Département d’économie de l’Université de Wageningen, 29 septembre 2017. VENTE DE MÉDICAMENTS VÉTÉRINAIRES ANTIMICROBIENS DE 1999 À 2016 EN KG (MILLIERS) Substance active (1000 kg) Année
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